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Un groupe engagé

Le temps du “prendre soin” : seul remède contre les risques de maltraitance des personnes âgées ?

Temps de lecture : 3 minutes 50 secondes

Après la publication du livre Les fossoyeurs de Victor Castanet et les différentes enquêtes sur les maltraitances, le début d’année 2022 aura été celui de la reconnaissance publique de réalités inacceptables dans le vieil âge ; des atteintes des plus graves à la dignité humaine. Le sujet n’est pas nouveau, mais l’indignation saisie à ce point collectivement est en revanche sans précédent en France.

Risques et dérives

Le sujet n’est pas nouveau, mais on pourrait même dire que le risque de maltraitance est inséparable de la dépendance. Dès lors qu’une personne présente une fragilité psychologique ou physique qui la place en situation de vulnérabilité, ou dès lors qu’elle est captive de l’aide d’autrui, inévitablement il y a un déséquilibre des forces en jeu. Ce déséquilibre est variable en intensité, en nature et en étendue, car on peut être dépendant de l’aide d’autrui dans certains aspects, dans certains contextes, tout en étant parfaitement indépendant et autonome dans d’autres. Cela étant, dans les situations de grande dépendance, fondamentalement il y a un déséquilibre des forces qui va au désavantage de la personne en situation de dépendance.

Le risque de maltraitance est donc toujours présent dans la relation d’aide, mais ce qu’ont mis en avant les différentes enquêtes, c’est que la maltraitance pouvait aussi découler d’un mode d’organisation donné. Autrement dit, elle devient un effet collatéral d’un système qui ne vise pas directement à infliger des mauvais traitements aux personnes mais qui le fait avec beaucoup de cynisme en les considérant comme des objets. Ce n’est pas du sadisme à l’état pur, mais plutôt un déni complet de l’autre et de son existence en tant que personne.

Que ce soient les dérives comptables, ultra-libérales, de l’aide aux plus âgés en perte d’autonomie ou la logique administrative d’un système de prise en charge de la dépendance à bout de souffle, humainement et financièrement parlant, dans les deux cas ces dénonciations pointent le versant structurel/institutionnel de la maltraitance. Plus encore, cela pointe la question du temps. Quand le temps des gestes de base pour une prise en soin fait déjà défaut, comment peut-on prendre le temps d’accompagner la personne dans son autonomie ?

Un contexte culturel

Cette question du temps interroge aussi nos standards culturels : vitesse, réactivité, productivité… Cette logique du “toujours aller plus vite pour faire plus” est incompatible avec certaines réalités. Elle est même inadaptée au principe même du vieillissement et donc au sens de la vie. Les personnes plus âgées en situation de dépendance ne peuvent pas se soumettre à ces injonctions, non pas parce qu’elles sont inadaptées au système mais parce que cette logique est inadaptée à la réalité humaine.

La dépendance n’est pas un état qui caractériserait des individus en marge de la société, elle est au cœur de notre existence en tant qu’espèce vivante. Nous sommes tous interdépendants les uns des autres. Cette dépendance s’exprime sur des aspects différents du quotidien et avec une importance plus ou moins grande selon les individus, mais elle est incontournable dans nos vies. Certaines personnes dépendent de l’aide d’autrui tous les jours pour les actes essentiels de la vie (s’alimenter, se déplacer, etc.). A l’opposé, d’autres personnes beaucoup plus indépendantes et autonomes dépendent de services d’autrui pour pouvoir mener cette vie indépendante et autonome. Puis à d’autres moments de leur vie, ces mêmes personnes se blesseront et dépendront un peu plus, pendant un temps donné, des bons soins d’autrui. Puis si ces personnes poursuivent leur vieillissement jusqu’à un très grand âge, elles pourront aussi rencontrer des situations de grande vulnérabilité.

Une représentation de la dépendance

On dit souvent qu’il faut changer le regard sur la vieillesse, mais il est peut-être aussi temps d’interroger notre conception de la dépendance. La ségrégation dépendants/non dépendants pousse à mettre les personnes les plus fragiles en marge de la société et finalement à les traiter comme si elles étaient déficientes par rapport à une norme qui est en fait un idéal inatteignable.
La maltraitance institutionnelle naît aussi d’un contexte culturel favorable à son émergence. Reconnaître en chacun de nous un état de dépendance à l’autre invite à reconsidérer la place accordée aux plus dépendants dans la société, et donc – on ne peut que l’espérer – à reconsidérer les modes d’interaction avec les personnes plus dépendantes.

Les fragilités liées au grand-âge, à la maladie ou à la fin de vie exigent du temps, à commencer par le temps de connaître la personne que l’on veut aider. Comment accompagner dignement quelqu’un que l’on ne connaît pas ou qu’on a jamais pris le temps de rencontrer véritablement ? Comment soulager des angoisses si on ne sait pas ce qui peut les apaiser ? Comment solliciter les capacités d’une personne si on ne sait pas ce qu’elle aime, ce qui la motive, si on ne prend pas le temps de reconnaître ses facultés et ses limites pour voir jusqu’où peuvent s’articuler ses désirs et ses capacités ?

Le respect de l’autonomie

Respecter l’autonomie, ce n’est jamais acquiescer à tout ce que veut l’autre ; c’est reconnaître une zone de libre choix adaptée à la personne et au contexte interactionnel dans lequel elle s’inscrit. Cette zone est toujours possible même quand on pense que les déficiences sont trop importantes, que les capacités de la personne sont à ce point atteintes qu’elle n’est plus en mesure d’agir ou de penser correctement.
Si la personne n’est plus en mesure de prendre une décision « éclairée », peut-être est-elle en mesure d’indiquer une préférence. Et si ce n’est pas le cas, les personnes qui l’accompagnent peuvent essayer de repérer ses préférences dans l’observation de ses réactions non-verbales. Cela aussi est une manière de respecter l’autonomie de la personne. Mais tout cela demande du temps, et plus encore de la disponibilité à l’autre, ce que de longues journées de travail ou une vigilance toujours portée au temps qui reste rendent bien difficile à maintenir.

La question reste posée : sommes-nous prêts collectivement et individuellement à donner de ce temps et à le financer pour les plus âgés d’entre nous ? On le voit bien, il s’agit d’une question qui dépasse le secteur de l’aide à domicile et des Ehpad, il s’agit d’un choix de société, choix toujours contraint certes, mais qui exige de s’engager dans un sens ou dans un autre.