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Bouger les lignes

Le suicide, une mort moins scandaleuse quand on est vieux ?

Temps de lecture : 6 minutes

Si le suicide chez les vieilles personnes interoge moins que chez les jeunes, c’est que se donner la mort alors même qu’on vit ses dernières années apparaît pour beaucoup moins scandaleux que lorsque la vie est devant soi.

Plus encore, on le comprend. On trouve dans la vieillesse des justifications objectives de ce geste sans retour. Aussi, retrouvera-t-on parmi les causes possibles de suicide chez les âgés tout le lot de pertes associées au vieillissement avancé : polypathologie, perte d’autonomie, isolement, solitude, angoisse de la mort, mais aussi veuvage, entrée en institution etc. Au regard de toutes ces pertes infligées par le temps, on peut finalement trouver moins dramatique le fait de se donner la mort. Que ce soit les “suicides par anticipation”, c’est-à-dire la mort que l’on se donne pour échapper à une déchéance annoncée, pour partir avant que ce ne soit trop tard ou trop compliqué – ou que ce soit la mort qu’on se donne pour mettre fin à une souffrance existentielle, à une détresse psychologique et sociale, languissante et envahissante – on peut difficilement s’empêcher de le comprendre, ne serait-ce qu’un peu dans l’intimité de son entre-soi.

Mais si ce geste est plus compréhensible et plus tolérable chez les plus vieux, si cela va plus dans le sens de la vie, que peut-on y faire finalement ?
Et c’est bien là où le bât blesse parce que cette vision du suicide chez les aînés évacue une question centrale, celle de mourir dans la souffrance et dans une souffrance potentiellement évitable ou atténuable si tant est que l’on puisse en parler à quelqu’un, ou plutôt si tant est que l’on puisse partager un peu de vie avec quelqu’un.

Parce que finalement que l’on ait 16, 20, 40, 60 ou 80 ans, c’est un sentiment semblable qui conduit à se donner la mort, celui qu’il n’y a plus rien à attendre d’autre, pas d’autre échappatoire à cette souffrance, rien que l’on puisse tenter pour échapper à la douleur ou pour réparer l’intolérable.

La différence, elle vient surtout des autres comme si à partir d’un certain âge, le désespoir était “objectivement” plus justifié du fait d’une situation “objectivement” irrémédiable et qui ne peut aller que plus mal encore.

Une réalité suicidaire des gens âgés sous-évaluée

Avec la baisse de la mortalité infantile, des décès de femmes en couches, des victimes de guerre, la vieillesse a désormais le quasi-monopole de la mort dans les sociétés dites occidentales. C’est plutôt une bonne nouvelle puisque cela signifie que plus que jamais on a tendance à mourir vieux. Certes c’est une bonne nouvelle qui peut détonner dans le contexte d’épidémie et de surmortalité que nous connaissons, néanmoins cela reste la tendance démographique de la modernité avec les progrès de la médecine, de l’hygiène, etc.

Cette concentration de la mortalité chez les plus âgés ferait presque passer inaperçu le nombre de suicides. Il faut dire que le chiffre est forcément moins impressionnant : les suicides représentent 1% des causes de décès après 75 ans, contre 16,2% chez les 15-24 ans [1]. Rien d’étonnant finalement à ce que la part des morts par suicide soit moins élevée dans les tranches d’âges plus âgées, mais cela participe à invisibiliser une réalité bien plus préoccupante.

La réalité, c’est que les suicides représentent la troisième cause de décès chez les plus âgés, après les cancers et les accidents cardio-vasculaires [1]. Comme quoi les chiffres parlent vite mais pas toujours bien !

La réalité aussi, c’est que le taux de suicide augmente progressivement avec âge. C’est un constat assez unanime, rapporté en France par l’Observatoire national du suicide, mais aussi à l’international par l’OMS. Et ce n’est pas non plus un fait nouveau ; Durkheim le mentionnait il y a déjà un siècle de cela [2]. L’âge ou, plutôt l’avancée en âge, est donc considéré comme un facteur de risque majeur de suicide. Pour donner un aperçu, il y a deux fois plus de risque de suicide après 75 ans qu’entre 25-54 ans [1]

Tous ces chiffres comptabilisent les “suicides accomplis” sur la base des indications figurant sur l’avis de décès. Mais ces chiffres sont considérés comme sous-évalués pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, il existerait des biais de recensement. Chez les gens très âgés, la mort par suicide est moins souvent retranscrite dans l’avis de décès ou l’autopsie moins souvent réalisée [3].
Par ailleurs, certains comportements suicidaires ne sont pas forcément reconnus comme tels et donc recensés. Il n‘existe pas forcément de consensus sur la manière de définir le suicide des plus âgés [4]. Certaines manières de mourir volontairement ne sont pas retenues comme des suicides. Cela peut être le cas des “syndromes de glissement” dont on a beaucoup parlé durant la crise sanitaire, qui est une manière moins expéditive de se donner la mort. Là il s’agit plutôt d’un lâcher prise accélérant la survenue du décès. Cela peut être également le cas de ce qu’on appelle les “équivalents suicidaires” allant du refus d’aide aux conduites à risque en passant par des négligences graves à l’hygiène de vie.

Moins de tentatives de suicide, mais plus de suicides accomplis

La vieillesse et l’adolescence ont en commun d’être des périodes de grands changements identitaires, physiologiques, même hormonaux. Ce sont des “charnières transitionnelles » où la personne est plus susceptible de vivre des crises internes, des moments de vulnérabilité, où l’estime de soi peut être malmenée et où également la place au sein de la famille est souvent redéfinie [3].

Malgré ces traits communs d’incertitude et de fragilité, on constate des différences notoires dans la caractéristique des suicides à ces deux périodes de la vie. Le ratio “tentatives de suicide / suicides accomplis” est nettement plus serré chez les personnes âgées, soit 4 pour 1, contre 200 pour 1 chez les plus jeunes [2].

Ce faible ratio peut s’expliquer en raison certainement d’une moindre résistance physiologique des personnes âgées, voire d’un isolement plus important qui réduit la possibilité de secours rapide, mais il semble toutefois que l’intentionnalité de se donner la mort soit aussi beaucoup plus forte chez les plus âgés.

Moins de tentatives mais plus de suicides, c’est vraiment ce qui va caractériser le phénomène de suicide chez les aînés. Une intentionnalité forte donc, et notamment chez les hommes très âgés où le taux de” suicides aboutis” frôle les 100% à 85 ans [5].

Différence de sexe dans le très grand âge

En matière de suicide, il existe des différences entre les hommes et les femmes. De même que l’âge, le sexe masculin est un facteur majeur de risque de suicide. Cela s’observe à tous les âges mais particulièrement dans le grand-âge où les études rapportent 6 fois plus de suicides chez les hommes de plus de 75 ans que chez les femmes [3]. Les femmes, elles, seraient plus exposées au risque de tentatives de suicide et exprimeraient davantage de pensées suicidaires [3, 6].

La mort par suicide chez les hommes très âgés est un fait notable qui interroge : pourquoi les hommes encore plus que les femmes, aux âges les plus avancés ?

Dans ses travaux sur les personnes centenaires, l’anthropologue Frédéric Balard a observé une réaction plus caractéristique des femmes très âgées qu’il nomme “faire bonne vieillesse” [7]. “Faire bonne vieillesse”, c’est ne plus chercher à lutter contre les effets du vieillissement, s’en détacher pour ne plus en donner de l’importance, afin de se concentrer sur ce qui apporte encore du bien-être. “Maintenant je me laisse vivre” déclare ainsi une des centenaires rencontrées par le chercheur, comme pour signifier ce processus de déprise sur toutes ces choses qui coûtent trop quand on arrive à ces âges avancés et qui finalement comptent assez peu.

Or se détacher de ces choses pour se recentrer sur ce qui fait sens (recevoir la visite de ses proches, passer du temps avec eux) serait plus le fait des femmes que des hommes qui seraient culturellement plus attachés à leur rôle social de sujet acteur tourné vers le monde extérieur.

Cette posture mentale plus caractéristique des femmes ne relève pas de la simple acceptation passive des effets du vieillissement. Au contraire, la personne est actrice de cette adaptation ; elle va arranger à sa manière, et selon ses ressources, cette nouvelle réalité pour qu’elle lui soit le plus acceptable. Ainsi, tout ce qui relève du retour sur soi, dans ses souvenirs, dans son imaginaire, n’est pas considéré par l’anthropologue comme un signe de pur détachement, mais plutôt comme une façon de garder un contrôle sur sa vie tout en préservant des espaces de bien être. “Les souvenirs deviennent ainsi le lieu de tous les possibles et la réécriture du passé constitue un moment d’évasion”.

Cette réinvention de soi implique forcément d’être en capacité de renoncer à des marqueurs identitaires notamment extérieurs, ce qui peut constituer une perte plus importante pour un homme qui aura bâti sa conscience et son estime de lui-même autour des caractéristiques de puissance, de force et de maîtrise du monde extérieur.

Dépression et suicide chez le sujet âgé

La dépression est considérée comme la principale cause de suicide chez les plus de 80 ans [3], et plus globalement, comme l’un des “deux principaux éléments prédictifs du suicide” avec les tentatives de suicide [2]. Cette étiologie suppose donc qu’il est possible d’agir sur la cause des suicides en développant des actions de prévention, de dépistage et de traitement des états dépressifs.

Le développement de telles actions de prévention est extrêmement positif dans le sens où on se détache d’une analyse des suicides des âgés comme une chose irrémédiable et quasi normale au regard des effets du vieillissement, alors même que certains effets sont d’ordre sociaux et culturels comme l’isolement des plus âgés.

Un tel développement est aussi extrêmement positif car cela suppose de sensibiliser les professionnels à l’impact des stéréotypes âgistes dans le diagnostic médical, phénomène âgiste qui participe à la sous-évaluation des troubles dépressifs chez les personnes âgées.

Ceci-dit, cette analyse psychiatrique issue du modèle médical [8], même si elle est tout à fait fondée dans les propositions qu’elle amène, pose question d’un point de vue méthodologique d’après Frédéric Balard.

Ainsi, si l’on prend la méthode d’autopsie psychologique, réalisée donc a posteriori, les travaux confirment bien le lien entre dépression et suicide puisque 60% à 90% des suicidés auraient souffert de troubles mentaux. Mais cette méthode a-t-elle la même valeur pour les personnes âgées ? En effet – remarque l’anthropologue – “si la dépression du sujet âgé est sous-diagnostiquée car complexe, il est difficile de justifier qu’elle puisse être facile à diagnostiquer post-mortem” [2].

De même, concernant l’autre méthode consistant à enquêter auprès des suicidants, autrement-dit des personnes ayant fait une tentative de suicide ou présentant un comportement suicidaire, on notera qu’il n’est pas toujours évident de pouvoir collecter de telles données auprès des très âgés. “Dans la mesure où aucun enquêté n’a déclaré de tentative de suicide au cours de l’année au delà-de 75 ans, la fiabilité des chiffres sur cette tranche d’âge est sujette à caution. En effet, s’il est probable qu’au-delà de 75 ans les tentatives aboutissent très fréquemment à un décès, il est aussi possible que l’on touche aux limites de l’enquête pour les plus âgés (plus de refus, entretiens plus difficiles pour les questions les plus sensibles)” [6].

Ces difficultés méthodologiques montrent que l’on ne peut pas se passer d’un questionnement plus global sur le suicide des plus âgés, explorant certes des causalités psychiatriques, mais aussi sociales et culturelles. Cette réflexion apparaît d’autant plus urgente que malgré la baise du taux du suicide ces dernières décennies, l’HAS observe une surmortalité par suicide chez les hommes issus du baby-boom (moindre chez les femmes) ; un effet générationnel préoccupant si l’on ne s’en tient qu’à l’augmentation de la population âgée qui ne fait que commencer [5].

  1. Observatoire national du suicide. Suicide, connaitre pour prévenir : Dimensions nationales, locales et associatives. Paris : Ministère des solidarités et de la santé. Mis à jour en Février 2016. Source citée dans Bonte-Baert, A. (2020). Application de la thérapie comportementale dialectique à une personne avancée en âge à risque suicidaire. Thèse de doctorat en médecine, Université de Picardie Jules Verne.
  2. Balard, F. (2021). Le suicide des personnes âgées : un impensé de la recherche ?. The Conversation, 28 juillet 2021. https://theconversation.com/le-suicide-des-personnes-agees-un-impense-de-la-recherche-159263
  3. Bonte-Baert, A. (2020). Application de la thérapie comportementale dialectique à une personne avancée en âge à risque suicidaire. Thèse de doctorat en médecine, Université de Picardie Jules Verne. https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02925988
  4. Les spécialistes se réfèrent souvent à la définition de Durkheim ou de l’OMS. Mais il est vrai que quand on parle de suicide, on évoque en fait des phénomène variés : le suicide accompli et la tetantive de suicide bien sûr, mais aussi l’idéation suicidaire, les conduites suicidaires et la crise suicidaire.
  5. HAS (2014). Analyse de la littérature médicale française et internationale sur la dépression et le suicide des personnes âgées. https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2018-03/analyse_de_la_litterature_rbpp_souffrance_psychique_pa_mai_2014.pdf
  6. Beck, F & coll. (2011). Tentatives de suicide et pensées suicidaires en France en 2010. BEH 47-48, 489- 492.
  7. Balard, F. (2013). Bien vieillir et faire bonne vieillesse. Perspective anthropologique et paroles de centenaires. Recherches sociologiques et anthropologiques, 44-1, 75-95.
  8. Harwood, D. & Jacoby, R. (2006). Suicide chez les sujets âgés. Psychiatrie, 37, 500-580.